Philippe II de Bourgogne.html

 
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Philippe II de Bourgogne dit Philippe le Hardi (1342-1404) duc de Bourgogne né à Pontoise le 17 janvier 1342. Il est le quatrième fils du roi Jean II de France, dit Jean le Bon, et de Bonne de Luxembourg. Il gagne son surnom au côté de son père à la bataille de Poitiers en 1356. Il reçoit le duché de Bourgogne en apanage en 1363, et épouse à Gand en juin 13691 Marguerite III de Flandre, riche héritière présomptive des comtés de Flandre, d'Artois, de Rethel, de Nevers et du comté de Bourgogne et veuve2 du précédent duc de Bourgogne Philippe Ier de Bourgogne décédé sans descendance à l'âge de 15 ans. La mort le 8 janvier 1384 de son beau-père, Louis II de Flandre (dit Louis de Male), le rend maître des territoires apportés en dot par sa femme et fait de lui le plus puissant des « sires de fleurs de lys ». Il tient sous son autorité la Flandre et l'Artois et leurs appartenances et rassemble sous son contrôle le duché de Bourgogne et le comté de Bourgogne, ouvant une période d'un siècle où les deux Bourgognes suivent, à nouveau, une destinée commune.

Amateur d'art, mécène fastueux, passionné pour l'architecture3 mais aussi homme politique habile, esprit avisé et subtil il mène la politique bourguignonne avec prudence4 et jette les bases d'un État bourguignon puissant qui, à son apogée, se dressera en rival du royaume de France allant jusqu'à le mettre en péril. Il ouvre une page prestigieuse de l'histoire de la Bourgogne et la dynastie des Valois de Bourgogne qu'il fonde régnera plus d'un siècle.

Philippe II, dit le Hardi

Sommaire

modifier Biographie

modifier Jeunesse

modifier Enfance

Philippe le Hardi est le quatrième fils du roi de France Jean II et de Bonne de Luxembourg, fille de Jean l'Aveugle, roi de Bohème, et sœur du futur empereur Charles IV.

Il est éduqué à la cour avec une bande d'enfants d'âge similaire dont il restera proche : Philippe d'Orléans son oncle, ses frères Charles, Louis et Jean, Louis de Bourbon, Édouard et Robert de Bar, Godefroy de Brabant, Louis d'Étampes, Louis d'Évreux (frère de Charles le Mauvais), Jean et Charles d'Artois, Charles d'Alençon et Philippe de Rouvre5.

Son précepteur est probablement Sylvestre de la Servelle6 qui lui inculque le latin et la grammaire. Sa mère et sa grand-mère paternelle meurent de la peste en 1349. Son grand-père, Philippe VI, décède peu après en 13507. Une des premières décisions de son père, sacré le 26 septembre 1350 à Reims, est de réorganiser l'armée et de discipliner la noblesse qui en forme une grande partie en créant l'ordre de l'Étoile. Philippe et son frère Jean sont armés chevaliers de l'ordre parmi 100 autres le 6 janvier 13528.

modifier La bataille de Poitiers

L'héroïsme de Jean le Bon et de son fils Philippe à la bataille de Poitiers est resté célèbre et vaut au premier sa réputation de roi-chevalier et au deuxième son surnom de Hardi. Illustration d'Alphonse de Neuville pour L’histoire de France depuis les temps les plus reculés jusqu’en 1789 de François Guizot 1870

Les causes profondes de la guerre de Cent Ans sont d'origine économiques et sociales (le système féodal n'est plus adapté à une économie de moins en moins agricole et de plus en plus industrielle et commerçante), mais le prétexte à son déclenchement reste d'ordre dynastique et une contestation de vassalité. Pour succéder au roi capétien Charles IV le Bel mort sans descendance mâle, les grands du royaume de France choisissent le Valois, Philipe VI, plutôt que le Plantagenêt Édouard III roi d'Angleterre. Ce choix est fait afin d'éviter qu'un étranger ne monte sur le trône de France9. Cette éviction se fait aussi au détriment de Charles le Mauvais fils de Jeanne de Navarre déjà évincée lors de la succession de son père, Louis X le Hutin en 1316.

Le début de la guerre est catastrophique pour les Valois qui enchaînent les défaites (l'Écluse, Crécy, siège de Calais) du fait de la supériorité tactique anglaise engendrée par l'arc long. Les premiers Valois, incapables de faire accepter les impôts nécessaires au financement d'un État moderne, doivent recourir à des manipulations monétaires qui entraînent des dévaluations10. Le règne de Jean le Bon est marqué par la défiance du peuple envers les Valois et dans la société féodale à trois ordres, la noblesse, en charge de la sécurité du royaume, doit remplir cette mission dans l'honneur : le roi se doit de redorer sa couronne sur le champ de bataille, et c'est dans cet esprit qu'il renvoie les troupes envoyées par les villes pour le soutenir.

En 1356, le Prince noir, fils d'Édouard III, mène une chevauchée dévastatrice depuis la Guyenne jusqu'à la Loire. Jean le Bon le poursuit avec une armée deux fois plus nombreuse, composée de chevaliers lourds, et le rattrape dans les environs de Poitiers. La bataille s'engage le 19 septembre 1356.

La charge de l'avant garde royale est brisée par les archers gallois bien retranchés derrière des haies. Redoutant une issue semblable au désastre de Crécy, une partie de l'armée française méfiante perd confiance et tourne casaque. Rapidement la situation tourne en défaveur des Français mais le roi doit faire preuve de bravoure pour restaurer l'autorité des Valois. Il fait mettre à l'abri ses fils aînés Charles, Louis et Jean de Berry, préservant la lignée mâle de sa dynastie et, ne garde auprès lui que le plus jeune, Philippe II de Bourgogne, tout juste âgé de 14 ans, encore trop jeune pour brandir l'épée11. Les chevaux, non protégés, sont des cibles trop vulnérables aux tirs des archers anglais, le roi choisit de mettre pied à terre avant de monter à l'assaut. La chevalerie, démontée, subit alors une charge de cavalerie anglaise et se trouve rapidement submergée. Le roi et ses fidèles qui ont fait serment de ne pas reculer en entrant dans l'ordre de l'Étoile se retrouvent cernés. Le jeune Philippe assiste son père, dans un corps à corps héroïque et gagne grâce à sa bravoure, dans cette désastreuse défaite française de Poitiers son surnom de le Hardi12. Ses cris sont devenus légendaires: « Père, gardez-vous à droite! Gardez-vous à gauche13 ! ». Jean le Bon et Philippe le Hardi, blessés sont finalement faits prisonniers14,15.

Ayant le roi de France comme prisonnier, Édouard III est en droit de le soumettre à rançon ce qui lui permet d'envisager d'importantes concessions territoriales et financières de la part de Jean le Bon.

Quant au royaume de France, il se retrouve livré aux ambitions de Charles le Mauvais, de Robert Le Coq et d'Étienne Marcel, les principaux leaders du mouvement réformateur, et va sombrer dans la guerre civile. La conduite héroïque du roi et de son fils vont leur valoir un énorme prestige11.

modifier La captivité

Icône de détail Article détaillé : Traités de Londres (1358 et 1359).
L'hôtel de Savoie, résidence de la cour du roi Jean le Bon à Londres durant sa captivité.

Le sacrifice du roi sauve sa couronne car il est perçu comme héroïque dans tout le royaume, y compris par Édouard III et son fils le Prince noir. Avec tous les honneurs, Jean le Bon et Philippe le Hardi sont incarcérés à Bordeaux où le roi prisonnier peut librement y organiser une cour.

En janvier 1358, Charles de Navarre est en mesure de prendre le pouvoir (il est considéré par beaucoup comme plus apte à combattre l'ennemi anglais et plus légitime que le chétif dauphin16). Voyant la situation évoluer vers une monarchie contrôlée avec Charles de Navarre à sa tête, Jean le Bon décide de précipiter les négociations, quitte à céder beaucoup de terrain à Édouard III. Elles doivent avoir lieu de roi à roi et il est transféré de Bordeaux à Londres. Ses conditions d’incarcération sont royales. Logés à l’Hôtel de Savoie à Londres, avec une cour de plusieurs centaines de personnes (des proches capturés avec lui à Poitiers et d'autres venus de leur plein gré), le roi et son fils, ont toute liberté de circulation en Angleterre.

Après le refus des traités de Londres successifs par les états généraux, les conditions de détention deviennent progressivement moins confortables. En janvier 1359, Jean le Bon est assigné à résidence, sous la garde de soixante neuf hommes de garde. Six mois plus tard, le roi est transféré à la sinistre forteresse de Somerton puis, au printemps 1360, à la Tour de Londres14. Prisonnier, Jean le Bon, entouré de conseillers dont Nicolas Oresme, constatant les bienfaits d’une monnaie forte, prépare dès son retour en France les réformes monétaires nécessaires. Après avoir signé le traité de Brétigny le 8 mai 1360, Jean le Bon et son fils Philippe sont libres de rentrer en France. Ses deux fils, Louis et Jean, prennent leur place à Londres pour garantir le payement de la rançon. Le 5 décembre 1360, à peine sa liberté retrouvée le roi ordonne, la frappe d'une nouvelle monnaie, le franc qui met fin aux mutations monétaires si décriées17. De la même manière, c'est la visite qu'il fait en Guyenne, érigée en principauté largement autonome, qui inspire au roi la politique des apanages et qu'il applique dès son retour (son fils Philippe est alors nommé duc de Touraine). Ce passage en Angleterre influe aussi sur Philippe le Hardi et lui donne une conception moderne de l'État.

modifier Prise en main du duché de Bourgogne

modifier Succession de Bourgogne

Le 21 novembre 1361 la lignée des ducs Capétiens de Bourgogne s’éteignait. Atteint de la peste, le jeune duc Philippe de Rouvre n’a que quinze ans lorsqu'il succombe brutalement à l'assaut de la maladie. Son testament scellé déjà le 11 a établi comme héritiers ses parents les plus proches qui se partagent ses biens. Les comtés d'Artois et de Bourgogne sont remis à sa grand-tante, Marguerite de France, fille cadette de Philippe V de France, veuve de Louis de Flandre et de Nevers. Les comtés de Boulogne et d’Auvergne passent à Jean de Boulogne oncle maternel du défunt. Le duché revient au roi de France lui-même, Jean le Bon, petit-fils par sa mère Jeanne, du duc de Bourgogne Robert II.

Le roi Jean avait épousé Jeanne de Boulogne, la mère de Philippe de Rouvre, veuve de Philippe de Bourgogne et ce mariage en avait fait un tuteur de la Bourgogne. Charles le Mauvais, roi de Navarre, arrière petit-fils de Robert II de Bourgogne, compétiteur possible, avait été écarté. Jean de Boulogne, président du Conseil ducal, ami intime du roi, le véritable maître du duché pendant la maladie de Philippe fait tout pour décourager toute opposition, tant de Charles le Mauvais que des Bourguignons. Il dissimule le plus longtemps possible la mort du duc afin de placer prétendant et population devant le fait accompli et va même jusqu'à prendre des précautions militaires. Le 23  décembre  1361, le roi Jean fait sa « joyeuse entrée » dans la capitale bourguignonne et, dans la cathédrale Saint-Bénigne, prête serment de maintenir les privilèges de la ville. L'institution des États de Bourgogne, cette assemblée de représentants Bourguignons garante du maintien des us et coutumes et détentrice du sentiment d'autonomie des Bourguignons et du respect de leurs libertés, convoquée pour prêter l'hommage se réunit en une assemblé solennelle le 28  décembre  1361. Le roi y renouvelle les droits et privilèges de la ville mais, d'une voix respectueuse mais ferme elle y fait entendre un avertissement. Les États font savoir au souverain que le duché entend bien rester duché et qu'il ne pouvait avoir d'annexion. Le traité de Cîteaux du 16 janvier 1362 consacre officiellement la victoire de Jean le Bon ; la dévolution s'était opérée sans encombre. Le roi regagne Paris après avoir nommé Henri de Bar gouverneur et confié la défense du duché à Jean de Melun, comte de Tancarville.

Écoutant l'avertissement des États et renonçant à sa conception unitaire, — la royauté n'avait-il pas effectué souvent la réunion de fiefs à la couronne —, le roi Jean va prendre des décisions qui vont satisfaire aux désirs des Bourguignons. Le 7 juin 1363 le comte de Tancarville, vaincu à Brignais en 1362 contre les Grandes compagnies est disgracié. Le roi le remplace par le duc de Touraine, son plus jeune fils, Philippe à qui il donne le titre de lieutenant-général. La réunion des États de Bourgogne du 3 juillet 1363, est un moment décisif entre le futur duc et ses futurs sujets. Ils accordent à Philippe les subsides qu'ils avaient refusé à Tancarville. Entre le Valois et les Bourguignons l'accord est fait. Par un acte daté du 6 septembre 136318 Jean le Bon fait donation pleine et entière du duché de Bourgogne à son fils Philippe ainsi qu'aux héritiers de ce dernier, à l'instar de ce que le roi Robert II avait fait à l'époque capétienne avec son fils Robert Ier. En même temps que duc de Bourgogne, Philippe devient doyen des pairs de France19. L'acte du 6 septembre demeure cependant secret jusqu'à l'avènement de Charles V et ses lettres patentes du 2 juin 1364 qui rendent officielle la constitution du duché valois20.

modifier Lutte contre les Grandes Compagnies

Icône de détail Article détaillé : Grandes compagnies.
Royaume de France entre 1356 et 1363 : Jacqueries et Compagnies      Possessions de Charles de Navarre      Territoires contrôlés par Édouard III avant le traité de Brétigny      Le premier traité de Londres cède l'Aquitaine des Plantagenêts aux Anglais et règle la guerre de succession de Bretagne par une alliance du duché avec l'Angleterre       Le deuxième traité de Londres comprend en plus la Normandie et le Maine

     Chevauchée d'Édouard III en 1359-60

     Territoires cédés par la France à l'Angleterre par le traité de Brétigny (suit le tracé du premier traité de Londres)

La lutte contre les Grandes Compagnies est l'un des enjeux majeurs du retour de Jean le Bon. Ce dernier tente d'utiliser les unes contres les autres. Ainsi, en 1363, plutôt que de leur faire la guerre, Philippe de Bourgogne prend à son service un de leurs chefs, Arnaud de Cervole dit l'Archiprêtre, dont les troupes rançonnent la Bourgogne (il est même parrain du premier fils !)21. Le routier mercenaire reçoit de fortes rétributions de Philippe le Hardi et de Jean le Bon pour éviter les pillages22. Cette stratégie se révèle désastreuse et se termine par la défaite de Brignais où les troupes levées par le roi sont mises en déroute par les compagnies en partie à cause de la trahison de l'archiprêtre. Ce dernier récidive à la bataille de Cocherel, où il négocie avec les Navarrais puis quitte le champ de bataille en prétextant une reconnaissance23. Philippe le Hardi doit employer toute sa science de la diplomatie pour calmer la colère du roi Charles V, et il soutiendra d'ailleurs Arnaud de Cervole jusqu'en 1366 date au cours de laquelle le routier est assassiné par un de ses propres hommes.

Dès 1364, et l'avènement de Charles V le ton change. Le rétablissement de l’autorité royale et de l’économie passent par l’éradication des Grandes compagnies qui saignent le pays. Charles V doit faire comprendre que le royaume n’est plus un havre pour les pillards. Il traite le problème avec la plus grande rigueur et fermeté : il fait appliquer la loi et ne négocie pas avec les truands. Il réorganise l'armée en déléguant à ses frères l'organisation de la réponse militaire au sein de chaque principauté24. C’est rapidement tout le pays qui s’organise contre les Grandes compagnies. Chevaliers, villes, paysans envoient des contingents d'hommes pour les combattre. Les routiers français sont exécutés et les étrangers de quelque valeur soumis à rançon. Ainsi Philippe le Hardi, à la tête de l'une de ces armées, mène campagne contres elles en Normandie et dans la Beauce25. En Bourgogne, c'est Hugues Aubriot, futur prévôt de Paris mais pour l'heure bailli de Dijon, et non pas le duc qui mène la vie rude à l'archiprêtre. Cette lutte permet de roder de petites armées formées de volontaires aguerris sous commandement de chefs expérimentés et fidèles (comme Bertrand du Guesclin).

En 1365, la fin de la guerre de succession de Bretagne démobilise de nombreux guerriers bretons. Les petits groupes étant vulnérables, ils se regroupent en Grandes compagnies. Le pape Urbain V ayant eu l'idée de financer une croisade pour emmener les compagnies26, en 1365 Philippe et son oncle l'empereur Charles IV descendent en Avignon proposer une croisade vers la Hongrie. Le pape finance l'expédition et Philippe croit se débarrasser d'Arnaud de Cervole. L'archiprêtre part avec une armée qui ne dépasse pas Strasbourg car les villes ferment leurs portes à l'arrivée des routiers, la croisade ravage la Lorraine, les Vosges et les bords du Rhin27! On propose d'acheminer la croisade par mer, mais les routiers refusent : c'est un nouvel échec.

À la bataille de Nájera le prince noir inflige une terrible défaite aux Franco-castillans, mais cette bataille les débarrasse définitivement de nombre de routiers.

Fin 1365, Charles V réussit enfin à se débarrasser d'une bonne partie des Grandes compagnies qui ruinent le pays. Afin de mettre sur le trône de Castille Henri de Trastamare, un indéfectible allié, et de combattre les Anglais ailleurs que dans le royaume, il fait financer par le pape une croisade contre l'émirat de Grenade. Personne n'est dupe, si Bertrand du Guesclin recrute parmi les Grandes compagnies c'est bien pour les mener contre le roi de Castille, Pierre le Cruel, un proche du Prince noir. Mais le pape doit lui aussi se débarrasser de ces mercenaires qui le soumettent à tribut28. Dès que la croisade à quitté le royaume, c'est l'hallali : les routiers restant sur le territoire sont éliminés sans ménagement par les forces royales29. En Castille, le succès est rapide et Henri de Trastamare est couronné le 5 avril 136630. Mais à peine les Grandes compagnies démobilisées qu'elles sont regroupées par le Prince noir en soutien à Pierre le Cruel. Henri de Trastamarre est vaincu à Nájera31, et Bertrand du Guesclin est fait prisonnier. Henri de Trastamare doit de nouveau s'enfuir en France et Pierre le Cruel reprend le pouvoir. Mais les Grandes compagnies engagées avec l'argent du pape sont massacrées, et d'autre part cette victoire coûte très cher aux Anglais, car Pierre le Cruel n’a pas les moyens de payer l’armée qui l’a remis sur le trône. C’est ruiné et devant se débarrasser des Grandes compagnies que le Prince noir regagne l’Aquitaine.

En 1368, Louis d'Anjou lieutenant du Languedoc, finance Henri de Transtamare afin qu'il remobilise les routiers partis vers le Languedoc pour qu'il puisse reprendre sa couronne32. Il en utilise le plus grand nombre pour attaquer la Provence, sur laquelle il a des vues et pour faire pression sur le pape qui vient de réinstaller le Saint-Siège à Rome à la fureur de Charles V qui perd ainsi un de ses plus puissants relais diplomatiques. La Provence ayant fait front contre l'assaut, et sa comtesse, Jeanne Irede Naples, ayant fait miroiter au duc d'Anjou une éventuelle adoption, ce dernier renvoie les Grandes compagnies avec Bertrand du Guesclin à leur tête soutenir Henri de Trastamare.

Mais une partie des Grandes compagnies sont allées au nord et pillent l'Auvergne et le Berry alors que le duc Jean est encore retenu en otage en Angleterre afin de garantir l'exécution du traité de Brétigny. Philippe le Hardi organise la défense de la Bourgogne selon le principe de la terre déserte; il fait le vide devant l'ennemi et tient toutes les forteresses33. Faute de ravitaillement, les Grandes compagnies vident les lieux et marchent sur Paris mais les mercenaires se heurtent à l'armée royale et refluent vers le Poitou où ils finissent par se faire acheter par le roi Charles V. Elles sont alors incorporées en 1369 à l’armée française qui va participer dès lors à la reconquête des territoires concédés à l'Angleterre par le traité de Brétigny34.

modifier Mariage avec Marguerite de Flandre

En Flandre, Louis de Male est, un temps, sensible à la nécessité économique : les drapiers flamands sont dépendants des importations de laine anglaise. Le 10 octobre 1364, il fiance sa fille Marguerite avec Edmond de Langley, le fils d’Édouard III d'Angleterre (et le neveu du comte Guillaume Ier de Hainaut). Marguerite est héritière des comtés de Flandre, de Nevers, de Rethel et de Bourgogne, et Edmond recevrait en outre de son père Calais et le comté de Ponthieu ce qui avec l'Artois, le Rethel et la Flandre, constituerait une principauté anglaise équivalente à la Guyenne au nord de la France35! Mais pour faire ce mariage, une dispense papale est nécessaire car les fiancés sont consanguins au 4e degré. Après un ballet diplomatique à Avignon, où Français et Anglais intercèdent, Urbain V refuse d’accorder cette dispense. La bataille diplomatique continue jusqu’au 17 avril 1367, date à laquelle Charles V réussit à obtenir une dispense pour marier son frère Philippe le Hardi à Marguerite de Male qui est pourtant sa cousine. Urbain le fait non par favoritisme, mais pour empêcher la destruction du royaume de France36. Il reste toutefois à obtenir l’accord de Louis de Male pour ce mariage. Ce dernier est alors soumis à une intense pression diplomatique. Sa mère Marguerite est la fille de feu le roi Philippe V et ne peut accepter le risque de démembrement du royaume de France. Elle intervient énergiquement et serait même allée jusqu'à menacer son fils de se couper le sein qui l'a nourri37 !

Après cette intervention et moyennant le versement par Charles V de 200 000 livres et la cession de Lille, Douai et Orchies, mais que par un accord secret le roi engage le duc Philippe à lui restituer à la mort du comte de Flandre, Louis de Male accepte le mariage français.

modifier Reconquête du royaume

modifier Stratégie et financement de la reconquête

La reconquête des territoires concédés aux Anglais par le traité de Brétigny se fait à partir de 1369. Une fois débarrassé des Grandes compagnies, l'économie se redresse et Charles V peut faire accepter l'instauration d'impôts permanents censés financer une armée permanente évitant que les mercenaires démobilisés ne se remettent à ruiner l'économie. La manne financière sur laquelle il peut compter est énorme : elle atteint jusqu'à 1 600 000 francs par an ! En face le Prince noir est ruiné par l'expédition de Castille et le parlement anglais rechigne à payer pour la défense de la Guyenne.

Charles V cherche avant tout à éviter les batailles rangées qui se sont le plus souvent transformées en désastre pour la chevalerie française du fait de la supériorité tactique conférée par l'arc long anglais. Dès lors, la reconquête se fait par une guerre de siège, et en retournant les villes de Guyenne par la négociation (ces villes cherchant à échapper à la pression fiscale du Prince noir qui doit éponger ses dettes et financer la résistance à l'avancée des armées françaises). Militairement, la reconquête est menée par des armées permanentes et bien organisées sous les ordres des frères du roi et des capitaines fidèles et compétents tels Bertrand du Guesclin ou Olivier de Clisson. À partir de cet instant, les Anglais, ne pouvant rivaliser et entretenir une armée permanente pour défendre la Guyenne, se contentent de chevauchées censées s'autofinancer pour mobiliser les armées françaises à distance de leurs possessions. Mais les Français grignotent inexorablement du terrain.

modifier Chevauchée du duc de Lancastre de 1369

La reconquête par Charles V des territoires concédés au traité de Brétigny.      Domaine royal      Apanages des frères du roi      Comté de Foix-Béarn autonome      Bretagne alliée aux Anglais      Possessions de Charles de Navarre allié des Anglais

     Chevauchée de Lancastre en 1369

     Chevauchée de Robert Knowles en 1370

     Chevauchée de Lancastre en 1373

En 1369, la cour de justice reçoit et valide les appels gascons qui contestent la levée d'impôts en Guyenne par le Prince noir ruiné par son implication dans le conflit castillan. Par cet acte, le roi donne la possibilité aux villes de Guyenne de redevenir françaises pour échapper à la pression fiscale anglaise. Les émissaires du roi de France, et en particulier Louis d'Anjou, négocient ville par ville en promettant entre autres des exemptions fiscales. Nombreuses sont les cités et les barons qui choisissent le camp français. C'est un camouflet pour Édouard III qui reprend les hostilités, brisant ainsi le traité de Brétigny.

Début août 1369, les Anglais répondent : le duc de Lancastre, Jean de Gand débarque à Calais et lance une chevauchée jusqu'à Harfleur, où Philippe le Hardi est en train de préparer un débarquement franco-flamand en Angleterre38. Les Français lui opposent la stratégie de la terre déserte et la chevauchée ne peut s'emparer de la ville38. Finalement, on décide de réagir, mais Charles V, hanté par le souvenir de Poitiers, est réticent quant à un engagement direct. Philippe le Hardi, connu pour sa bravoure au combat, se révèle un piètre chef militaire. Après quelques hésitations, il se lance à la poursuite du duc de Lancastre et les deux armées se retrouvent face à face le 23 août 1369. Elles s'observent pendant 3 semaines, mais le ravitaillement vient à manquer du côté français alors que les Anglais sont soutenus par leur flotte. Le duc de Bourgogne lève le camp et rentre à Paris, laissant les Anglais ravager le Ponthieu puis le pays de Caux39. Lancastre tente bien de prendre Harfleur où il pourrait détruire la flotte française, mais la garnison tient bon et craignant d'être piégé par un retour de Philippe de Bourgogne, regagne Calais. Au total, la balade anglaise va finalement être lourde de conséquence : elle leur a donné une fausse impression de facilité qui les incite à continuer dans cette voie40. Le parlement pense pouvoir mener une guerre grâce à ses chevauchées autofinancées et rechigne à accepter l'impôt. C'est une erreur, car les raids anglais, s’ils sont dévastateurs pour les campagnes, ne permettent pas de regagner le terrain perdu.

modifier Reconquête du Poitou

Depuis le début de la reconquête, des frères du roi c'est d'abord Louis d'Anjou qui est en première ligne pour les opérations militaires, puis Jean de Berry et le cousin Louis II de Bourbon. Philippe a un rôle plus effacé. Cependant il prend directement part aux opérations de reconquête du Poitou. En effet cette région est liée par des intérêts économiques à l'Angleterre vers qui elle exporte son sel. Les barons poitevins ont massivement choisi le parti anglais, et il faut une campagne militaire lourde pour que cette région redevienne une possession française41.

La campagne pour la reconquête du Poitou, de l'Aunis, de la Saintonge et de l'Angoumois, commence aussitôt après la bataille de La Rochelle où la flotte castillane coule une bonne partie de flotte anglaise, privant la Guyenne de soutien logistique. L'armée royale française assiège la forteresse de Saint-Sévère, qui capitule le 31 juillet 1372. Pendant ce temps, Montcontour est repris, puis Poitiers ouvre ses portes à du Guesclin le 7 août.

Les forces françaises progressent le long de la côte, vers le sud. Le captal de Buch, Jean III de Grailly est capturé le 23 août 1372 alors qu'il allait secourir Soubise assiégée : son armée est interceptée par la flotte galloise et castillane qui remonte la Charente. Les îles de et d'Oléron se soumettent le 26 août, mais les barons poitevins restent fidèles aux Anglais et se retranchent dans Thouars. Philippe le Hardi et Jean de Berry arrivent alors avec des renforts rendant intenable la situation des Poitevins42.

Du Guesclin continue à progresser le long du littoral jusqu'à La Rochelle, qui est prise le 8 septembre. Ainsi isolées, les villes se rendent tour à tour : Angoulême (la capitale du Prince noir) et Saint-Jean-d'Angély le 20 septembre, Saintes le 2442.

Les négociations de reddition sont menées à la fois par Philippe le Hardi et Jean de Berry lequel, étant comte de Poitou, doit conquérir le cœur de ses sujets. Ils obtiennent que les seigneurs poitevins prêtent serment de fidélité au roi de France le 1er décembre 1372 en l'église de Loudun (traité de Loudun)42. Par ce traité, tous les anciens privilèges et libertés du pays du temps de saint Louis (le souverain de référence à l'époque) et de son frère Alphonse de Poitiers sont rétablis42.

Le 11 décembre, Philippe le Hardi, Jean de Berry, Louis II de Bourbon et Bertrand du Guesclin font une entrée triomphale dans Paris43.

modifier Chevauchée du duc de Lancastre de 1373

Jean de Gand, duc de Lancastre

N’ayant pas les moyens logistiques et financiers de soutenir la guerre de siège que lui impose Charles V et qui semble conduire à la reconquête progressive de toute l’Aquitaine, Édouard III tente d’affaiblir l’effort français en Guyenne par l’ouverture de nouveaux fronts.

Édouard III tente une chevauchée censée ruiner la France dans ses forces vives. Le 12 juin 1373, il institue son fils, le duc de Lancastre Jean de Gand, lieutenant spécial et capitaine général dans le royaume de France44. Accompagné du duc Jean IV de Bretagne, il conduit à travers la France une chevauchée des plus dévastatrices. Mais celle-ci reste sous contrôle : Philippe le Hardi tient les ponts et les châteaux sur son aile droite, du Gesclin la suit et empêche tout repli vers Calais. Elle traverse la Picardie et le Vermandois mais, ne pouvant aller vers l’ouest, elle se dirige vers Reims, puis Troyes où elle trouve portes closes45. Battu par Olivier V de Clisson à Sens, le duc de Lancastre ne peut rejoindre la Bretagne, il tente donc de rallier la Guyenne en traversant le Limousin45. Ses hommes sont affamés, les chevaux crevés (ou mangés), la fin de l’expédition se fait à pied et perd la moitié de ses effectifs (les défections sont nombreuses). Trop lourdes, les armures ont été jetées45. L'expédition est sauvée d’un désastre plus complet par les villes de Tulle, Martel et Brive qui ouvrent leurs portes sans coup férir. Mais le moral n’y est plus, la zizanie gagne les chefs : le duc de Bretagne lâche la chevauchée45. L’arrivée piteuse du résidu des troupes de Jean de Lancastre à Bordeaux brise le moral des fidèles au roi d’Angleterre, surtout lorsque les Français avançant plus vite, reprennent Tulle, Martel, Brive et entrent dans La Réole, ville importante qui verrouille le Bordelais, et dont les bourgeois savent ne plus pouvoir compter sur un quelconque secours46. Au total, entre 1369 et 1375, les Français reprennent aux Anglais la quasi-totalité des concessions faites et des terres possédées par l’ennemi avant même le début de la guerre, exceptions faites de Calais, Cherbourg, Brest, Bordeaux, Bayonne, et de quelques forteresses dans le Massif central. Mais parvenu à ce point, Charles V sait ne pouvoir reprendre plus de terrain, les Bordelais étant trop anglophiles du fait des liens commerciaux (ils exportent massivement leur vin vers l’Angleterre). Toute sa stratégie étant basée sur la reconquête des cœurs avant celle des territoires, il ne souhaite pas s’encombrer d’une ville prête à se rebeller à la première occasion46. Tout est ouvert pour finalement négocier à Bruges où une trêve met fin à la guerre en reconnaissant la souveraineté des Français sur les territoires reconquis.

modifier Trêve de Bruges

Icône de détail Article détaillé : Trêve de Bruges.

Bruges, dont son industrie drapière dépend des importations de laine anglaise, est une ville anglophile en territoire français. C'est d'autre part une ville facile d'accès pour les Anglais et cela en fait un terrain neutre propice aux négociations. Gendre et héritier du comte de Flandre Louis de Male, Philippe de Bourgogne est le négociateur tout désigné pour les Français. Il est secondé par toute une équipe de conseillers de Charles V : le cardinal Jean de La Grange, Hue de Châtillon, Jean de Melun, comte de Tancarville, le comte de Sarrebruck, Arnaud de Corbie, premier président du Parlement, Bureau de La Rivière et Nicolas du Boscq, évêque de Bayeux. Coté anglais, c'est Jean de Gand, duc de Lancastre, qui représente Édouard III47.

Philippe offre des banquets fastueux et des joutes, puis la première cession de négociations débute le 25 mars 1375 dans l'église Saint-Donatien de Bruges48. Elles aboutissent à deux plans de partage de la Guyenne. Mais la délégation Française, après avis du conseil, répond par la négative, car ces plans de partage aboutiraient à reconnaître la souveraineté de l'Angleterre sur une partie de la Guyenne48. Sous l'influence de Grégoire XI, les belligérants signent le 1er juillet 1375 une trêve qui doit durer jusqu'en juin 1377.

La deuxième session se tient toujours à Bruges entre fin décembre 1375 et fin mars 1376. Les légats pontificaux, essayant de contourner l'épineux problème de la souveraineté, proposent une trêve de quarante ans qui est refusée par les deux partis : les Anglais parce que la Bretagne est occupée par les troupes de Charles V, et les Français parce qu'ils voulaient inclure la Castille dans la trêve pour protéger le trône d'Henri de Trastamare des prétentions de Jean de Gand49.

La troisième session, conduite non plus par les princes mais par des conseillers des rois, s'ouvre en juillet 1376. Charles V propose de reconnaître la souveraineté d'Édouard III sur les terres de Guyenne situées au sud de la Dordogne, de lui rendre l'Agenais, la Bigorre, le Quercy, le Bazadais et de lui verser 1 200 000 francs toujours dus de la rançon de Jean le Bon en échange de Calais et à la condition que ce nouveau duché de Guyenne reste dans le territoire du royaume de France (il ne consent à aucun abandon de souveraineté)49. Ceci sous-entend qu'Édouard III ou le duc de Guyenne doit lui rendre hommage, que toutes les décisions juridiques puissent être remises en cause par la cour de Paris et que le duché puisse être éventuellement confisqué. Édouard III refuse et meurt le 21 juin 1377 la trêve expiant le même jour. Les hostilités reprennent, les Anglais sont attaqués simultanément sur tous les fronts : par mer (avec un premier raid sur les côtes anglaises en juillet et un deuxième en août), en Bretagne et en Guyenne50. Louis d'Anjou et du Guesclin, chacun à la tête d'une armée progressant sur une rive de la Dordogne, reprennent Bergerac, Saint-Émilion, Libourne et Blaye. Mais, bousculés les Anglais parviennent à tenir leurs ports et restent maîtres de Bordeaux, Bayonne, Brest, Cherbourg et Calais. Ils restent ainsi capables de débarquer quand bon leur semble51. Cependant, Richard II n'a que 15 ans quand il prend le pouvoir et est rapidement confronté à la révolte des paysans Anglais de 1381. Ces troubles intérieurs reprennent quand il meurt sans descendance libérant les ambitions des grands du royaume : l'Angleterre est neutralisée pour de longues années.

modifier Gouvernement des oncles

modifier La régence

Couronnement de Charles VI

La politique des apanages a été imaginée comme une décentralisation pour améliorer la gestion des provinces éloignées de la capitale. Ces dernières sont possédées par des familles proches du roi et reviennent à la couronne en l'absence d'héritier mâle, ce qui évite d'en perdre le contrôle après un mariage. Les princes reçoivent leurs finances des impôts permanents récoltés par le roi, ce qui permet à celui-ci de les garder théoriquement sous contrôle52. C'est dans cet esprit que Charles V fixe en 1374, la majorité des rois à quatorze ans, afin que son fils Charles VI prenne le pouvoir et que l'équilibre ne se rompe. Prévoyant, la possibilité que son fils ne soit pas assez âgé pour gouverner, il met en place un système pour que ses frères ne puisse s'accaparer du pouvoir. La reine à la garde des enfants royaux, mais elle n'a pas le gouvernement du royaume. L'aîné, le duc d'Anjou a le gouvernement, mais pas les finances. La plus grande partie des revenus royaux est affectée aux enfants et donc à la reine. Tout mariage des enfants ne peut se faire qu'après accord d'un conseil de tutelle comprenant les frères de Charles V, son cousin, Louis II de Bourbon et la reine52. Ce conseil est assisté par des fidèles conseillers de Charles V.

Mais, à sa mort en 1380, son fils Charles VI est mineur. La reine est décédée avant Charles V. Les oncles du roi évincent les conseillers de Charles V et se partagent la régence et donc les recettes fiscales, jusqu'en 1388. Dès lors, leurs principautés deviennent indépendantes de fait. Théoriquement la régence aurait dû échoir à Louis d'Anjou et la garde des enfants à Philippe de Bourgogne. Louis se montre gourmand et détourne le trésor royal. Ses frères et cousins le poussent à faire reconnaitre la majorité du roi le 2 octobre53. Charles VI est sacré le 4 novembre 1380 : la régence n'aura duré que deux mois. Le 30 novembre 1380 est mis sur pied un système collégial de gouvernement53. Les oncles ont la direction du Conseil pour lequel ils choisissent 12 membres. Louis, de par son degré d'aînesse, à la présidence, Philippe de Bourgogne est occupé par les affaires de Flandre, Jean de Berry doit gérer son immense apanage qui représente le tiers du royaume. Louis d'Anjou garde donc les mains libres.

modifier Révoltes contre les mesures fiscales

Le duc de Bourgogne Philippe II le Hardi plus âgé

La situation n'est pas facile pour les oncles du roi. Juste avant sa mort, pris de remords, Charles V avait décidé d'abolir les fouages en pays de langue d'oïl. Le peuple comprend la nécessité de l'impôt quand ceux-ci sont au départ justifiés par l'état de guerre en vertu d'une négociation avec les états généraux. Or les Anglais repoussés du royaume de France par Charles V et en proie à de graves troubles internes ne sont pas en état de continuer le conflit. L'impôt n'a plus lieu d'être et le roi est ses oncles doivent réunir les états généraux le 11 novembre 1380. La teneur exacte des débats n'est pas connue, mais le 16 novembre le conseil du roi mené par Louis d'Anjou doit publier une ordonnance abolissant tous les impôts créés depuis Philippe le Bel54. Les exactions sur les fermiers et les juifs se multiplient, malgré une ordonnance royale et l'action de la prévôté de Paris55. Cependant aucune paix n'a été signée avec l'Anglais et le conseil argumente que pour prévenir une éventuelle chevauchée anglaise, il faut que le pays verse une aide. Le pays rechigne à l'accepter et les états sont de nouveau réunis en février 1381. Ils consentent à une aide pour la guerre pendant un an à dater du 1er mars 1381, moyennant quoi de nombreuses chartes et privilèges de villes sont confirmés56. L'importance de cette aide est laissée à l'appréciation des villes et les entrées fiscales sont très en deçà du train de vie de l'État et des principautés des oncles. Les choses s'aggravent en 1382 quand Louis d'Anjou comprend les difficultés qu'il y avait à gérer les affaires de France et voit l'occasion d'être roi en Italie après son adoption par Jeanne de Naples aux abois. Il fait financer son expédition dans le royaume de Naples par la couronne (60 000 francs sur les aides et 50 000 en faisant fondre la vaisselle royale)57. Le roi et son conseil n'ont d'autre issue que de rétablir l'impôt sans l'aval des états. L'ordonnance rétablit les impôts indirects le 17 Janvier58. La levée des aides se fait sur les marchés ce qui est propice à déclencher des émeutes par effet d'entrainement. En quelques jours des révoltes éclatent partout en Pays d'oïl à commencer par la Normandie. La révolte de la Harelle à Rouen débute le 27 février, le même jour Caen se soulève, puis Falaise, Orléans, Reims, Amiens, Laon... La révolte des Maillotins éclate à Paris le 1er mars59. Les émeutiers armés de maillets de plomb s'en prennent aux fermiers généraux et quadrillent la ville. C'est Philippe de Bourgogne qui mène les négociations pour le conseil du roi. Il accepte la remise en liberté de quatre bourgeois emprisonnés, mais les émeutiers libèrent aussi tous les autres prisonniers de droit commun ou politiques60. Les bourgeois parisiens inquiets de ce que les Maillotins pourraient se retourner contre eux se décident à négocier. Le mouvement commence d'ailleurs à s'essouffler car Hugues Aubriot, libéré par les émeutiers, a refusé de prendre leur tête61. On négocie l'abandon de l'impôt et une amnistie mais pour faire bonne figure le roi fera exécuter 40 Maillotins que ses hommes ont saisi la ville devant implorer le pardon royal. Mais à la septième exécution la rue fait pression et les derniers Maillotins sont libérés : Charles VI en prend ombrage. Le lien de confiance est rompu entre les villes et le roi et c'est les rebelles Normands qui en font les frais les premiers. Philippe le Hardi organise un cérémonial appliqué une première fois à Rouen mais amené à se renouveler dans toutes les villes qui se sont rebellées. Il s'agit de réaffirmer l'autorité royale par l'entrée en grande pompe de Charles VI dans une ville soumise: les meneurs sont décapités, leurs têtes exposées, les vantaux de la porte de la ville par laquelle entre le jeune roi sont abattus62... Rouen voit sa commune confisquée et ses attributions remises à un bailli. Mais malgré ces actes de contritions les villes continuent à rechigner à verser l'impôt.

modifier La bataille de Roosebeke

Icône de détail Article détaillé : Bataille de Roosebeke.
La Bataille de Roosebeke

Un contexte de révolte antifiscale généralisée agitait les villes de France. Elles demandaient la suppression des impôts arbitraires. Ces « vaillantes gens de Gand », les Gantois, si prompts à défendre leurs libertés donnaient l'exemple et un mouvement de sympathie courait des rives de l'Escaut jusqu'aux bords de Seine. Depuis l'année 1379 la Flandre était en proie à des troubles politiques violents nés du refus des communes de remplir le trésor du comte de Flandre Louis de Male, constamment vidé par ses folles dépenses. Pour s'opposer au joug du comte, pour garder et maintenir leurs franchises, les Gantois avaient pris les armes et créé un parti populaire, auquel adhérra la puissante corporation des tisserands, une confrérie qui reprit pour insigne le Chaperon blanc de l'insurrection, déjà gantoise, de 1337.

La guerre civile de Flandre prend la forme d'une guerre féroce et implacable mêlée de succès et de revers pour chacun des partis. Les trêves rompues aussi vite que conclues conduisent des atrocités commises de part et d'autre.

Vaincu à Bruges le 3 mai 1382 par les Gantois emmenés par leur « souverain capitaine », Philippe van Artevelde63, le comte Louis ne doit son salut qu'à la fuite et se réfugie à Lille. Louis de Mâle fait alors appel à l'aide de son gendre. En qualité d'hériter présomptif des domaines du comte, Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, voit tout intérêt qu'il y a à rétablir l'ordre dans cette province et s'engage dans la guerre. Les États de Bourgogne lui accorde la levée d'un subside de 60 000 francs et la ville de Dijon lui donne un millier d'hommes64. Le duc convainc facilement le jeune roi Charles VI, enfant de quatorze ans, dont il est l'oncle et le tuteur ainsi que son frère le duc de Berry et organise l'expédition de Flandre65. Les liens qui lient les Gantois aux Anglais amènent Van d'Artevelde à tenter66, un rapprochement avec ses alliés anglais. Ces derniers aux prises avec des troubles intérieurs laissent la démarche sans succès67.

Les précautions militaires prises par d'Artevelde et les mauvaises conditions climatiques mettent l'opération sous des auspices assez peu favorables aux Français, mais des motifs serieux interdisent tout retour en arrière. Le comté est au main d'Artevelde, la ville d'Audenarde est prête à tomber devant les 100 000 communiers qui l'assiègent, les villes françaises qui complotent et qui cherchent à se soulever, les Parisiens qui reprennent les armes68, l'Occident est déchiré par le grand schisme, et les Flamands sont suspectés de passer sous l’obédience du pape Urbain VI69. Face à la grandeur du péril qui les menace, les nobles ont besoin de se hâter de vaincre et ne peuvent s'autoriser les effets qu'une retraite pouvait produire sur les ennemis de la cause féodale.

Une armée70 à la hauteur de l'enjeu, une armée rodée qui a chassé les anglais du royaume, une armée invaincue depuis 1369 se met en marche derrière le jeune Charles VI. À sa vue les villes flamandes se soumettent les unes après les autres payant un tribut qui finance l'expédition. Mais les premiers succès de l'armée royale n'ont rien de décisif et le rétablissement de l'autorité royale passe par l'écrasement de Philippe Van d'Artevelde et du parti populaire qu'il personnifie. Plutôt que d'attendre l'armée royale devant Audenarde, d'Artevelde choisit d'affronter l'Ost royal. Les deux armées se rencontrent à Roosebeke le 27 novembre 1382. Le Gantois compte sur les piquiers flamands qui, comme les phalanges grecques, utilisent l'inertie collective pour renverser les fantassins adverses de leurs longues lances fichées dans le sol et briser les charges de cavaleries. Artevelde charge frontalement une armée française rompue à cette tactique et combat pied à terre, ne gardant qu'une cavalerie modeste placée sur les ailes. Le centre de l'armée française plie sous le choc des piquiers mais les deux ailes de l'armée royale se replient sur cette masse compacte, la pressent, l'emprisonnent, lui interdisant finalement tout mouvement d'ensemble pour se dégager et se défendre. Complètement cernés, les Flamands se désorganisent et ils sont finalement écrasés71. On en fit un épouvantable carnage. Arteveld est tué, l'esprit de la rébellion est brisé. Les Brugeois négocient leur soumission dès le lendemain moyennant un tribut de 120 000 francs et adhèrent à l'obédience de Clément VII72.

La mauvaise saison et le péril d'un siège trop long pouvant conduire à une révolte généralisée dans le royaume déterminent le roi Charles VI à renoncer à l'attaque de Gand, remettant à plus tard la résolution du problème gantois. Le roi licencie une partie de l'armée et rentre à Paris. Ils avaient vaincu à Roosebeke les Parisiens aussi bien que les Gantois.

Le Jacquemart de Dijon
Horloge rapportée de Courtrai par Philippe le Hardi après la bataille de Roosebeke

Charles VI laisse d'horribles adieux à la Flandre et Courtrai, ville voisine, ne fut pas plus épargnée que les autres villes. Froissart en a fait ce récit :

«  Le roi eut connaissance qu'en une chapelle de l'église de Notre-Dame de Courtrai, il y avait au moins cinq cents paires d'éperons dorés, lesquels avoient été aux seigneurs de France morts avec Robert d'Artois, l'an mil trois cent deux, en la bataille de Courtrai, et que ceux de Courtrai faisoient tous les ans, pour ce triomphe une très grande solennité, il dit qu'ils le compareroient (paieraient), et qu'à son partement (départ), il feroit mettre la ville en feu et flamme.  »

Louis de Male implora en vain la clémence du roi pour sa ville. Charles VI resta insensible. La population fut soumise aux traitements les plus inhumains et la ville livrée aux flammes. Le duc de Bourgogne voulut du moins avoir sa part du butin73 et voulant témoigner sa reconnaissance à sa bonne ville de Dijon fit démonter et transporter à Dijon « un horoloige qui sonnoit les heures, un des plus beaux qu'on sût deçà ni delà mer » nous dit Froissart, ainsi qu'une magnifique tapisserie. Il permit aussi à la ville de porter ses armoiries avec son cri de guerre : « Moult me tarde »74. L'horloge que les dijonnais ont dénommé jacquemart arriva à Dijon dans les premiers mois de 1383. M. Josset de Halle, le mayeur de la ville la fit placer au-dessus d'une tourelle de l'Église Notre-Dame de Dijon, place qu'elle occupe encore de nos jours.

modifier Restauration de l'autorité royale

Après la bataille de Rosenbeke Charles VI rentre à Paris à la tête de son armée. Les parisiens négocient avec ses envoyés les conditions de leur soumission.

Une fois les Flamands écrasés, Philippe le Hardi organise la restauration de l'autorité royale laquelle passe par la soumission des villes et l'acceptation de l'impôt. À Compiègne, le 4 janvier 1383, le duc de Bourgogne qui parle en maître et en homme d'État, fixe les grandes lignes de la politique royale pour un an75. Charles VI soumet donc les villes unes après les autres en y entrant à la tête de son imposante armée, et ceci en y reproduisant un cérémonial rodé. Après avoir remis l'oriflamme à Saint-Denis, le 10 janvier, le roi fait son entrée dans la capitale le jour suivant. L'armée s'arrête à une demi-lieue de Paris. Seul le roi est à cheval, il entre en ville avec son armée en piétinant les vantaux de la porte Saint-Denis. La troupe investit et occupe la ville qui est donc sous la menace d'un pillage si le roi le souhaite75. Les principaux meneurs du complot sont arrêtés et les trois plus importants sont décapités. Le simple cantonnement d'une armée en ville constitue déjà en soi une lourde punition, puisqu'elle se paye en rançonnant les habitants. Celle de Paris dure sept semaines, pendant lesquelles les impositions sont rétablies sans contestation, et les rebelles punis par amendes. Enfin, le 27 janvier la confiscation de la municipalité parisienne est proclamée : le roi met en sa main la prévôté et l'échevinage, les maîtrises de métiers sont supprimées. L'encadrement bourgeois de la ville est remplacé par des institutions dépendant directement du monarque76. Les bourgeois convaincus de complot se voient contraints de « choisir entre justice et miséricorde ». La miséricorde consiste en un versement au prorata de la fortune personnelle ce qui permet de remplir les caisses royales. Enfin, le roi consent à pardonner, ce qui se fait le dimanche 1er mars 1383 au cours d'une cérémonie grandiose. Une personne de chaque famille doit être présente au palais tête découverte. La foule y écoute un discours de Pierre d'Orgemont qui détaille en quoi la ville est fautive, puis demande au roi le pardon pour la ville alors que la foule à genoux implore miséricorde. Charles VI accorde alors son pardon77.

Ce type de protocole est reproduit dans les grandes villes de langue d'oïl par des généraux-réformateurs envoyés par le Conseil du roi. Rouen est particulièrement châtiée du fait de la révolte de la Harelle : elle doit verser 100 000 francs commués à 60 000 par la clémence royale et elle perd tous ses privilèges économiques. En instituant la libre circulation sur la Seine, le roi retire aux bourgeois normands une grande source de revenus. C'est Paris qui en profite retrouvant le chemin de la prospérité en moins de deux ans78.

Le Languedoc est puni en bloc : consulats et capitoulas sont mis mis en la main du roi et une amende de 800 000 francs est demandée. En fin de compte et après de longues négociations, les libertés et franchises municipales sont rétablies contre la soumission au roi et seule persiste l'amende. Cependant, la perception de cette taxe nécessite une présence sur le terrain pendant plusieurs années. Ce à quoi s'astreint le conseil et en particulier Jean de Berry. Entre le roi et ses sujets du midi des liens sont enfin noués79.

modifier Croisades en Flandre

Le grand schisme qui déchire l'Occident depuis 1378, a aggravé la situation financière de l'Église déjà mauvaise sous les papes d'Avignon : il y a deux Saints-Sièges, avec deux administrations pontificales80. Le contrôle de Bruges est un enjeu économique majeur pour les deux papes car le produit de la fiscalité pontificale en Europe du Nord y transite81. Du fait de leurs alliances anglaises, les Flamands sont suspects de passer sous l’obédience du pape Urbain VI d'autant que Louis de Male reconnaît le pape romain. L'expédition française de 1382 soutenue par l'antipape Clément VII et la bataille de Roosebeke qui restaure l'autorité du roi de France sur la Flandre mettent en péril le commerce de la laine anglaise et la fiscalité pontificale romaine.

Dès lors, Urbain VI réagit et fait prêcher la croisade en Angleterre par Henri Despenser, évêque de Norwich. Ce sont les frères mineurs qui se chargent de relayer la campagne sur le terrain : ils flattent l'orgueil national naissant et les Anglais achètent massivement des indulgences pour financer la croisade82. Celle-ci est acceptée par le Parlement anglais le 23 février 138383. Henri Derspenser débarque à Calais au moi de mai 1383 à la tête de 3000 hommes84. Les Anglais saccagent Gand le 20 mai 1383 et s’attirent l’inimitié des Flamands dont le comte est pourtant Urbaniste. Les Anglais occupent Dunkerque, Bergues, Bourborg, Cassel, Poperinghe et mettent le siège devant Ypres le 8 Juin. La ville résiste. Louis de Male rappelle les Français à son secours par le biais de Philippe le Hardi. L'armée royale est convoquée à Arras le 15 août. L'apprenant, Henri Despenser lève le siège d'Ypres et se replie sur Bergues et Bourbourg. Bergues est enlevée par les Français le 8 septembre. La garnison de Bourbourg capitule après une contre attaque ratée. Graveline négocie sa reddition pour 15 000 florins. Une trêve est vite obtenue et l'évêque de Norwich regagne piteusement l'Angleterre avec ses troupes85.

modifier Prise de possession de la Flandre

À la mort de Louis de Male en janvier 1384, Philippe le Hardi prend en charge les cérémonies qu'il veut fastueuses pour bien marquer la succession86. Il entre solennellement avec sa femme Marguerite à Bruges, Ypres, Messines, Dixmude, Damme, Malines et Anvers87.

En prenant possession du comté, il n'y trouve qu'une résistance: les Gantois. La trêve conclue à Leuningen empêche la reprise immédiate des hostilités avec ses derniers mais ils reçoivent du soutien de l'Angleterre. Au printemps 1385, Philippe instaure l'aide sensée financer la guerre contre Gand négociée avec les villes flamandes lors de leur reddition contre un pardon général. Il organise la défense du duché en nommant des gouverneur du pays de Flandre : Guy de Pontailler est son maréchal et Jean de Ghistelle qui est représentant d'un grand lignage flamand87. Il laisse des garnisons à Ardembourg, Audenarde, Courtrai, Damme et Termonde. Enfin, il renforce les fortifications du château de Lille et lance la construction de celui de l'Ecluse87.

Les Gantois, eux, reçoivent un renfort anglais de 100 hommes d'armes et 300 archers. Ils reprennent les hostilité dès la fin de la trêve de Leulinghen en mai 1385. Ils tentent de prendre Brugge et parviennent à occuper le port de Damme. Les Français qui montaient une armée pour débarquer en Angleterre dans le port de l'Ecluse, marchent contre eux. La troupe commandée par Charles VI et Philippe reprend Damme le 28 août 138588. Mais une nouvelle fois, les Français ne marchent pas sur Gand85. Par contre la ville est isolée, ses voies de ravitaillement sont bloquées et sa population menacée par la famine : il faut négocier88. Après plus de six ans de guerre, les Flamands son las. Philippe sait que son intérêt converge avec celui des bourgeois flamands. Il reçoit donc des envoyés flamands avec lesquels il conclut le traité de Tournai le 18 décembre 1385 qui rétablit la paix dans le